Consommation et Salsa

Par DJ Jean Nonez

Sujet controversé s’il en est un. La consommation d’alcool lors des soirées salsa a toujours été problématique et ce, depuis les débuts de la salsa à Montréal. A tel enseigne qu’en ce début d’année 2009, plusieurs promoteurs de salsa disent qu’il est de plus en plus difficile de trouver un propriétaire de bar prêt à offrir sa piste de danse aux salseros. L’avenir de la salsa à Montréal est-elle compromise?

D’abord les chiffres, un bar doit vendre combien pour être rentable ? D’après plusieurs sources, en moyenne $600. Mais avant de parler chiffres, il faudrait comprendre le modèle d’affaire ayant cours présentement. En général, le promoteur garde les recettes de l’admission (cover-charge) et le propriétaire, les ventes du bar. Donc, contrairement à la croyance populaire, le tenancier ne dispose pas de toutes les recettes et avec les revenus de bar, doit donc payer l’électricité (assez cher à cause de l’air climatisé et des ventilateurs), le ou les barmans, le portier, la fille du vestiaire et un gars de sécurité (c’est la loi). Le promoteur, lui, doit payer le DJ. Ce modèle est celui le plus couramment utilisé, mais il peut varier d’une entente à l’autre. Pour une soirée de type Techno-House, les ventes au bar pour une audience d’environ 250 personnes sont (encore là, il s’agit d’une moyenne) d’environ $3000 tandis pour la salsa, le même 250 personnes pourra générer jusqu’à $800 (durant les belles années du Daomé, lorsque ce célèbre bar-lounge était rempli d’environ 250 salséros, ce $800 à été un des meilleur chiffre de ventes). Incroyable, n’est-ce pas ? Même pas du trois pour un !!! Cheap le salséro montréalais ? S’il faut en croire certains propriétaires de bar, absolument ! Mais qu’en est-il vraiment ?

Historiquement à New York les soirées salsa étaient et sont toujours appelées "social", terme qui ne se traduit pas vraiment mais qui veut dire soirée culturelle on l'on peut danser et discuter de façon saine. On va danser la salsa comme on va au cinéma, au théâtre ou au musée. Il s'agit d'une activité culturelle...et on ne consomme pas nécessairement d'alcool dans une activité social. Donc nécessairement, le bar ne vendra pas beaucoup de « fort » style whisky, gin ou vodka, ce qui explique déjà la différence du chiffre de ventes. Une bouteille d’eau se vend $3 tandis qu’un verre de vodka, $12 ! Et puis dans une soirée « sociale » salsa, les gens se rencontrent pour la danse, pas pour draguer, donc l’homme n’a pas à impressionner la femme en lui payant un « drink ». La seule chose ou il peut l’impressionner est par son niveau de danse. Et croyez-moi, cette particularité est très appréciée de la clientèle féminine.

La danse est aussi vue par plusieurs comme une activité physique. On va danser comme on va au gym. Le danseur arrive avec son sac de sport qui contient plusieurs « t-shirts » de rechanges et les sacro-saints souliers de danse. La danse est vue comme une séance de « workout ». On ne peut demander au danseur de salsa de consommer de l'alcool alors qu'il danse presque continuellement pendant pratiquement 2 à 3 heures de temps ! Ce danseur donne un spectacle. Croyez-moi, car j’en suis un témoin privilégié, du « DJ boot », vous êtes beau à voir ! Mais ce même danseur aura soif, comme n’importe quel athlète et nécessairement consommera de l’eau. Une pratique à éviter à tout pris : N’allez pas remplir vos bouteilles d’eau dans les toilettes. Ça ne se fait pas et cela contribue au mythe du danseur « cheap ». Et encore là, il s’agit d’une infime minorité de danseurs qui se livrent à cette pratique. En consommant, on contribue tout simplement au succès de cette soirée et on s’assure qu’elle va continuer d’être produite semaine après semaine.

Le danseur de salsa, qui est-il vraiment ? Professionnel menant une carrière sérieuse dans son domaine (médecin, avocat, ingénieur, informaticien, infirmière, professeur…). Il est très informé des méfaits de l’alcool sur la santé donc aura nécessairement une consommation modérée. De plus, comme il mène une carrière professionnelle, il ne voudra pas, pour des raisons évidentes, rester trop tard, limitant, par le fait même, sa consommation.

La fidélité du danseur est aussi un facteur à considérer. Si au cours d’une année, il y a 52 semaines et que le même danseur se présente à la même soirée salsa 45 fois (ce qui est loin d’être exagéré, certains danseurs viennent 52 fois) et prend une bouteille d’eau de $3, il aura dépensé $135 en consommation. Pas mal et croyez-moi, on est loin d’avoir la même fidélité pour le Techno. Le salsero serait donc rentable à long terme. Il a un budget (ce qui est très sain) pour les soirées et sera toujours là, beau temps, mauvais temps (tempête de neige incluse).

On s’éloigne de plus en plus de l’image caricaturale du client cheap ! Les tenanciers devront s’adapter à cette clientèle particulière et offrir un produit plus adapté. Sinon, l’avenir de la salsa dans les bars sera compromis à plus ou moins moyen terme. Et cette magnifique activité sociale ne sera présenté que dans les salles des écoles de danses. Ce qui, comme tendance, ce confirme de plus en plus. Les mardis salsa au Délima est officiellement la soirée de pratique de l’école de danse Montécristo, les mercredis Saltimambo est celle de la pratique de l’école Saltimambo, les vendredis SanTropez (un vendredi sur deux, mais la pression est de plus en plus forte pour qu’elle soit présentée chaque semaine.) est la soirée de pratique SanTropez, à la Salsathèque et dans leur superbe studio du West-Island. Les célèbres samedis après-midi du Moka sont reliés à l’école de danse SalsaOnclave….

La salsa c’est rentable à Montréal. De plus en plus de gens s’inscrivent aux différentes écoles de danses latines, venant grossir ce vaste marché de danseurs. Mais il s’agit d’un public averti et informé. Ce public ne jette pas son argent par les fenêtres. Il le dépensera seulement s’il juge que ce qu’on lui offre est valable. La preuve, SalsaGlam s’est fait à guichet fermé, même si le billet valait jusqu’à $70. Tous les congrès de salsa ont été des succès. Le danseur de salsa n’est pas cheap, il fait attention à son argent, la nuance, ici, est importante.

Coup de cœur du mois de janvier : Un « early » El Gran Combo : Los Nenes Sicodelicos qui date de 1968. J’ai commencé à faire tourner l’extrait El Jibarito. Comme la majorité des groupes, El Gran Combo était à son mieux en début de carrière. Vous semblez apprécier autant que moi. Si vous voulez vous faire un petit cadeau, je vous recommande cet album chaudement. Vous découvrirez une salsa inventive et ambitieuse dans le son. Un groupe en pleine possession de ses moyens.

Prochaine chronique : Mais qui a inventé la Salsa, les Portos Ricains ou les Cubains ?

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